Portrait de Rocco GranataPhoto : Michiel Hendryckx, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Fiche artiste

Rocco Granata

À Genk, le fils d’un mineur calabrais improvise presque Marina : en 1959, la face B d’un 45-tours devient une chanson belge connue partout.

Origine
Waterschei, Genk (Limbourg)
Actif
années 1950–2020
Genre
chanson populaire

Il y a des chansons qui semblent avoir toujours existé. Marina, avec son accordéon bondissant et son refrain facile à reprendre, a ce petit air d’évidence. Pourtant, le tube de Rocco Granata naît dans des circonstances bien moins préméditées qu’un grand succès : il faut compléter un disque, le texte n’est pas tout à fait prêt et le jeune musicien n’imagine pas encore que cette face B va voyager bien au-delà du Limbourg.

Rocco Granata naît en 1938 à Figline Vegliaturo, en Calabre. Il arrive enfant en Belgique avec sa mère et sa sœur, où son père travaille dans les mines du Limbourg. La famille s’installe à Waterschei, aujourd’hui dans la commune de Genk. Dans cette région façonnée par le charbon et l’immigration, le jeune Rocco apprend le solfège, joue de l’accordéon et monte un petit groupe avec des copains : The International Quintet.

La musique ne paie pas encore le loyer. À quinze ans, Granata travaille comme mécanicien dans un garage Vespa, tout en jouant le week-end avec son groupe. L’accordéon l’accompagne sur les scènes de danse, entre chansons italiennes et airs faits pour garder la piste en mouvement. Il ne s’agit pas encore de conquérir le monde : on joue là où l’on peut, devant un public qui connaît les refrains et n’a pas besoin qu’on lui explique comment danser.

Une face B qui prend le devant

En 1959, Granata veut enregistrer Manuela, une chanson qu’il chante avec son groupe. Pour la séance, il faut aussi prévoir l’autre côté du 45-tours. Il choisit Marina, un morceau qu’il a commencé à improviser pendant une pause sur scène, quand les musiciens se sont éclipsés et qu’il est resté seul devant le public. Selon son récit, l’idée du titre lui vient d’une marque de cigarettes aperçue sur une publicité. Le nom sonne bien, le morceau est dans les jambes : parfois, le savoir-faire consiste aussi à reconnaître une bonne trouvaille avant qu’elle ne soit tout à fait finie.

Au studio, les paroles ne sont pas prêtes. Granata les complète sur place et garde notamment un passage vocal improvisé, devenu l’un des ressorts les plus mémorisables du morceau. Ce n’est pas le plan d’un producteur calculant le refrain qui fera mouche : c’est plutôt une chanson attrapée au vol, puis fixée sur disque avant que l’inspiration ne file par la porte.

Le 45-tours sort d’abord à petite échelle. Les maisons de disques ne se pressent pas pour miser sur Marina ; Granata fait presser quelques centaines d’exemplaires et, avec l’aide de ses amis, en place dans les juke-boxes du voisinage. Le disque est prévu comme un complément à Manuela, pas comme la pièce maîtresse. Mais les demandes arrivent, et la chanson finit par circuler bien plus largement que prévu.

Le charme tient à un équilibre très simple : une mélodie claire, l’accordéon au premier plan, une pulsation de danse et un refrain qui n’exige pas de mode d’emploi. Marina garde sa couleur italienne tout en ayant grandi dans le paysage des bals belges. Elle ne cherche pas à faire compliqué. Elle avance, sourit et donne envie de taper du pied — ce qui est déjà une forme de précision.

Du Limbourg à l’autre bout du monde

Le succès dépasse rapidement la Belgique. Des intermédiaires emportent le disque jusqu’à New York, où une maison de disques américaine le remarque. Granata part promouvoir le titre et se produit notamment au Carnegie Hall en 1959. La chanson entre dans les classements de plusieurs pays et ouvre à son interprète une carrière internationale. Pour le fils du mineur, le trajet entre les bals du Limbourg et les scènes américaines a de quoi donner le tournis.

Marina ne résume pourtant pas toute sa carrière. Granata continue d’enregistrer, de se produire et, plus tard, de travailler dans l’édition musicale et la production. En 1989, il remet son succès en circulation avec une version au son dance, preuve que la mélodie supporte sans broncher un changement de costume. Le film belge Marina, réalisé par Stijn Coninx et sorti en 2013, revient quant à lui sur les jeunes années du chanteur et sur son arrivée en Belgique.

À la médiathèque Bodink, aucun titre de Rocco Granata n’est actuellement répertorié. C’est donc une page consacrée à un artiste dont le nom reste attaché à un disque devenu international, mais dont le départ se joue tout près d’ici : un accordéon, une chanson presque improvisée et quelques exemplaires confiés aux juke-boxes du quartier. Une belle histoire de face B — et un rappel que les brocantes regorgent parfois de disques qui ont commencé leur vie sans faire beaucoup de bruit.

Sources