En 2008, un monument belge s’est fait la malle. Pas le Manneken-Pis, cette fois : l’Atomium. C’est le point de départ de Het Machtige Monument, le trois-centième album de la série néerlandophone Suske en Wiske, connue chez nous sous le nom de Bob et Bobette. Une belle occasion de ressortir ce billet des archives et de retrouver une série qui a grandi au rythme des journaux, des albums et de l’imagination débordante de Willy Vandersteen.
Un anniversaire en grandes boules
Le 300e album paraît le 26 juin 2008, année du cinquantième anniversaire de l’Atomium. Le clin d’œil est difficile à rater : pour fêter son cap symbolique, la série met en scène le monument bruxellois lui-même — ou, plus exactement, sa disparition. L’album s’intitule d’abord De dansende dozen dans les annonces, avant de devenir Het Machtige Monument, « le monument puissant ». Le titre final a tout de même un peu plus d’allure sur une couverture.
L’intrigue démarre avec une nouvelle propre à faire tomber les frites du cornet : l’Atomium a été volé. Le professeur Barabas met la main sur une petite boîte mystérieuse, puis disparaît à son tour. Bob et Bobette suivent la piste jusqu’à Khulewitz, un minuscule État d’Europe de l’Est. Le récit les emmène aussi vers l’Expo 58, dont un souverain semble avoir gardé une nostalgie particulièrement encombrante. Autrement dit : un monument, une machine à remonter le temps et un roi qui ne se remet pas de la foire. Il y a des souvenirs qui prennent de la place.
Vandersteen, un journal et toute une bande
L’histoire de la série commence dans les pages d’un quotidien flamand. Le 30 mars 1945, De Nieuwe Standaard publie la première aventure de Willy Vandersteen, alors intitulée De avonturen van Rikki en Wiske. Rikki, le frère de Wiske, cède rapidement sa place à Suske. Dans Op het eiland Amoras, paru la même année, le duo prend la forme que les lecteurs reconnaîtront bientôt. Autour d’eux, la famille de papier s’étoffe : Lambik arrive en 1946, puis Jerom en 1952.
Le principe est lancé : les aventures paraissent d’abord en feuilleton dans la presse, avant d’être rassemblées en albums. La série régulière est appelée la « Rode reeks », la série rouge, d’après la couleur historique de ses couvertures. Elle ne s’est pas construite d’un seul trait : les histoires ont été rééditées, parfois adaptées, et les éditions flamandes et néerlandaises ont eu des parcours distincts avant leur rapprochement. La numérotation des albums est donc une histoire éditoriale à elle seule, pas un simple compteur de récits inédits.
Au fil du temps, l’œuvre s’est aussi transmise. Vandersteen a confié le dessin de Suske en Wiske à son assistant Paul Geerts, qui en est devenu le principal auteur graphique à partir de 1972. Après d’autres relais, l’équipe menée par le scénariste Peter Van Gucht et le dessinateur Luc Morjaeu est aux commandes au moment du 300e album. La série avance, les signatures changent, mais Bob et Bobette restent au centre du jeu.
Une cadence bien huilée
La régularité fait partie du paysage. Les aventures sont prépubliées dans la presse avant leur sortie en album, et le rythme de publication a longtemps donné aux lecteurs plusieurs rendez-vous par année. En 2008, la série passe du 299e au 300e album en juin, puis enchaîne avec le 301e en septembre et le 302e en décembre. De quoi faire avancer la collection plus vite qu’une brocante un dimanche matin — pour peu qu’on ait encore une étagère libre.
Il faut toutefois distinguer le numéro inscrit sur la série de l’ordre des aventures imaginées. Les albums anciens ont été repris dans différentes éditions, tandis que la série en couleurs, toujours en circulation, commence à son numéro 67. Le cap des 300 marque donc une étape concrète de la collection régulière, avec tout le poids de ses rééditions et de son histoire. Une façon très belge d’arriver à un chiffre rond : avec quelques détours en chemin.
Retour à l’Expo 58
L’Expo 58 ouvre ses portes au Heysel le 17 avril 1958. Pour la Belgique, c’est une vitrine internationale, mais aussi une célébration du progrès technique et scientifique. L’Atomium en devient l’emblème le plus reconnaissable : ses sphères et ses tubes semblent tout droit sortis d’un avenir qu’on imaginait alors radieux, presque sans embouteillages. Presque.
Cinquante ans plus tard, Het Machtige Monument transforme cette mémoire en terrain d’aventure. L’Atomium volé devient le moteur de l’intrigue, et l’Expo 58 un décor à revisiter. Le mélange correspond bien à l’esprit Vandersteen : une fantaisie débridée, des personnages familiers et des morceaux de Belgique glissés dans l’aventure. Le jubilé ne se contente pas d’aligner trois chiffres sur la couverture ; il accroche le monument à une autre date ronde, celle des cinquante ans de l’exposition.
Le billet de 2008 retrouvait ainsi Bob et Bobette au milieu d’une drôle d’affaire de boîtes dansantes, de voyages temporels et de patrimoine national en cavale. L’Atomium a fini par revenir à sa place, bien sûr. Les albums, eux, ont poursuivi leur route : le cap des 300 n’était pas le dernier arrêt, juste une belle borne sur une très longue avenue dessinée par Willy Vandersteen.


