Il y a des disques qui vous arrêtent net au milieu d’une brocante. Une pochette un peu passée, un nom qui semble familier, puis un titre qui sonne comme une conversation au comptoir : le brusseleir est dans la place. Ce parler bruxellois, tantôt chanté, tantôt lancé comme une bonne blague, n’est pas un simple accent posé sur une mélodie. Il porte une façon bien à lui de raconter la ville, ses habitudes et ses contradictions.

Le mot demande toutefois un petit détour. Le brusseleir est un parler populaire bruxellois façonné par plusieurs influences, notamment le brabançon et le français. Il n’existe pas sous une forme unique et figée : les usages et les mots varient. « Marollien » est parfois employé pour le désigner, mais le terme ne recouvre pas toujours la même réalité. Dans une chanson, cette matière vivante fait partie de la musique : les sonorités, les tournures et les changements de langue donnent autant de couleur que la mélodie.

Du cabaret au disque

La chanson bruxelloise a longtemps eu ses cousines sur scène : le théâtre populaire, les revues et les cabarets, où l’on pouvait passer d’un couplet à une saynète, d’une histoire de quartier à une pointe de zwanze. Au tournant du XXe siècle, les enregistrements bruxellois couvrent déjà un répertoire varié, des airs d’opérette aux chansons comiques ou légères. La scène et le disque se répondent : ce qui fait rire dans une salle peut ensuite tenir dans les sillons d’un petit vinyle.

Cette tradition ne se réduit pas à une collection de blagues. Le dialecte permet aussi de faire entendre une ville et ses habitants de l’intérieur. Une expression locale peut faire surgir un décor, une manière de s’adresser à quelqu’un ou un rythme de conversation que le français standard ne restitue pas tout à fait. C’est là que la chanson devient archive : pas une archive poussiéreuse, plutôt une boîte à chaussures où les mots ont gardé leur cadence.

Grand Jojo, et toute une ambiance

Dans la médiathèque Bodink, Grand Jojo occupe une belle place. Né Jules Vanobbergen à Ixelles le 6 juillet 1936, il a également enregistré sous le nom de Lange Jojo. Son répertoire traverse les chansons d’ambiance en français et des titres aux couleurs bruxelloises. Parmi ceux-ci, on trouve « Den Tango van Chicago », « Es ’t neïe of es ’t ja », « Ik ben ma leive meug » et « Victor de footbalist ». Les titres eux-mêmes donnent déjà envie de tendre l’oreille : on y entend une autre texture de langue que dans les chansons françaises les plus connues de son répertoire.

Ce voisinage est intéressant. On peut passer, dans les disques conservés par la médiathèque, d’« Anderlecht champion » ou de « Le Mariage de Léon » à ces titres en brusseleir, puis retrouver « On a soif ! » ou « Le Tango du Congo ». Toute la discographie n’est pas chantée en dialecte, et mieux vaut ne pas lui coller une étiquette trop étroite. Mais ces morceaux montrent comment une même carrière festive pouvait jouer avec plusieurs langues, registres et couleurs locales.

Le dialecte n’est pas resté enfermé dans les vieux micros. Johan Verminnen, qui a souvent chanté Bruxelles, fait partie des artistes associés à la promotion du parler bruxellois. En 2024, il a participé à l’interprétation d’un hymne bruxellois avec de jeunes artistes, dans une initiative portée par l’association Brusseleir!. Ce passage de relais rappelle que le brusseleir n’est pas seulement un souvenir de cabaret : des artistes et des associations continuent à le faire vivre, sur scène, dans les chansons et dans la transmission.

Le plaisir de chiner à l’oreille

Pourquoi ces disques font-ils de si bons trésors de brocante ? D’abord parce qu’ils sont faciles à sous-estimer. La pochette peut avoir l’air d’un objet de fête ordinaire, rangé entre une compilation d’accordéon et un 45-tours dont personne ne se rappelle le refrain. Puis un titre en dialecte accroche le regard. Le voilà, le petit plaisir de chine : ne pas savoir exactement ce qu’on va trouver, mais reconnaître que l’objet raconte quelque chose.

Ces vinyles valent aussi pour leurs détails. Le nom d’artiste change parfois entre Grand Jojo et Lange Jojo ; les titres circulent sous plusieurs graphies ; une chanson peut être reprise, adaptée ou présentée différemment d’un disque à l’autre. Pour qui aime fouiller, comparer les étiquettes et écouter les faces B, c’est une chasse aux indices autant qu’une collecte de chansons. Le disque donne à voir les circuits de la musique populaire : les refrains faits pour être repris, les airs qui voyagent, les mélanges de langues qui collent à la vie bruxelloise.

Et puis il y a le plaisir d’écoute. On ne doit pas tout comprendre pour saisir le sourire dans une intonation ou le rebond d’un refrain. Le brusseleir rappelle que Bruxelles se raconte aussi dans ses accents, ses emprunts et ses façons de faire tenir plusieurs langues dans la même phrase. Une fois le sillon lancé, la brocante s’éloigne un peu : on est dans une salle de cabaret, un bistrot ou une cuisine où quelqu’un connaît encore le couplet par cœur.

Sources