Un club gagne le championnat, les supporters sortent les écharpes… et quelqu’un pense à sortir un disque. Le 45 tours de football, c’est tout un petit monde : une victoire à célébrer, une Coupe du monde à rêver, parfois un refrain si simple qu’il peut survivre à trois heures de car, à une prolongation et à un retour sous la pluie. Dans cette famille de chansons populaires, le Grand Jojo a chaussé les crampons avec un savoir-faire bien à lui.
Des Mauves aux Diables Rouges
En 1985, Anderlecht décroche son 18e titre national. Pour fêter les champions, le Grand Jojo enregistre Anderlecht Champion avec les joueurs du Sporting. Le refrain lance ses « Allez » comme on ouvre une farandole : pas besoin d’un grand mode d’emploi, il suffit d’être dans la pièce pour comprendre quand reprendre en chœur. La chanson devient celle des Mauves, puis prend une autre dimension.
L’année suivante, les Diables Rouges partent disputer la Coupe du monde au Mexique. Le Grand Jojo reprend la recette pour E viva Mexico : « Allez » devient « Olé », et le chant quitte les tribunes anderlechtoises pour celles du football international. La transformation est d’une efficacité redoutable. Deux syllabes, un rythme fait pour les voix en groupe, et voilà un air qui voyage sans passeport. Selon le RSC Anderlecht, la mélodie est ensuite reprise par des supporters bien au-delà de la Belgique.
Il y a là un joli destin de disque : une chanson conçue pour célébrer un titre de club se mue en refrain des Diables Rouges, puis en chant de stade que l’on reconnaît même loin de chez nous. Le football fournit l’occasion, mais le refrain n’appartient bientôt plus tout à fait à ses créateurs. Il devient collectif — comme une tournée générale, mais sans devoir chercher assez de verres.
Une collection qui raconte le terrain
La médiathèque Bodink garde la trace de cette veine sportive avec Anderlecht champion (1985), E viva Mexico (1986) et Le Mondiale (1990). Ces titres encadrent une décennie où le calendrier du football inspire aussi celui des chansons : le championnat donne son hymne au club, le grand tournoi appelle son refrain pour l’équipe nationale. Pas besoin de prétendre que chaque disque a changé le résultat d’un match. Sa mission est plus modeste, et peut-être plus utile : donner à la foule quelque chose à chanter ensemble.
Le football avait d’ailleurs déjà pointé le bout de son nez dans le répertoire du Grand Jojo avec Victor le footbaliste, paru en 1974. Mais un morceau qui raconte ou évoque le ballon rond n’est pas automatiquement un hymne de supporters. La différence se joue dans l’usage : l’un s’écoute comme une chanson, l’autre est pensé pour être repris, dans une buvette, un car ou une tribune qui ne demande qu’un signal pour démarrer.
Et puis, dans les archives, un titre peut circuler sous plusieurs graphies. La médiathèque conserve ainsi Victor de footbalist et Victor le footbaliste, tandis que son inventaire comprend également des morceaux d’ambiance comme On a soif !. Ces détails font partie du charme des vieux disques : une pochette un peu fatiguée, une orthographe qui a pris son propre chemin, et toujours cette question au moment de ranger : est-ce un doublon, une variante, ou le souvenir d’une autre édition ?
Le charme du refrain qu’on retient
Les chansons de supporters ne cherchent pas forcément la subtilité d’un sonnet ni les arrangements qui font froncer le sourcil du collectionneur. Leur force tient souvent à quelques ingrédients francs : un rythme qui avance, des mots qu’on peut attraper au vol et une place laissée à la foule. C’est une musique de circonstance, oui, mais pas une musique sans métier. Faire participer un stade entier — ou une table qui s’apprête à commander les frites — demande une sacrée idée du refrain.
Le Grand Jojo connaissait bien ce terrain. Son personnage populaire, ses chansons d’ambiance et son goût pour les formules qui se retiennent trouvent dans le football un espace tout naturel. On y chante en groupe, on y fête une équipe, on y transforme une mélodie en rituel. Anderlecht Champion et E viva Mexico sont deux étapes d’une même histoire, mais leurs trajectoires dépassent largement le 45 tours posé sur la platine.
C’est aussi ce qui rend ces disques si savoureux à retrouver aujourd’hui. Ils ne racontent pas seulement qui jouait, ni quel trophée on célébrait. Ils gardent le son d’un moment où la musique sort du salon pour rejoindre le stade, où une chanson de club change de maillot, et où un « olé » lancé à Bruxelles peut finir par être repris ailleurs. Pour les amateurs de brocantes, les vieux 45 tours de supporters ont donc une place à part : petites capsules d’enthousiasme, parfois un peu cabossées, mais rarement timides.



