En septembre 2008, le CERN met en route son grand accélérateur de particules et l’actualité scientifique prend des airs de blockbuster. Dans les tunnels, des protons s’apprêtent à foncer presque à la vitesse de la lumière. Sur YouTube, une autre machine démarre : The Large Hadron Rap, clip pédagogique où la physique des particules se glisse dans les rimes. Le tout avec blouse de laboratoire, pas de danse et un sérieux sens du spectacle. Une fois n’est pas coutume, la science avait trouvé son refrain.
La rappeuse, connue sous le nom d’AlpineKat, s’appelle Kate McAlpine. Elle travaille alors pour le CERN, dans la communication et la vulgarisation autour de l’expérience ATLAS. L’idée lui vient d’un sujet qui, à l’époque, est partout : le Large Hadron Collider, ou LHC, immense anneau souterrain de 27 kilomètres près de Genève. Le 10 septembre 2008, un premier faisceau de protons parcourt l’anneau pour la première fois. Ce n’est pas encore le grand choc des particules, mais le signal est donné : la machine est en marche.
Des rimes écrites dans le bus
McAlpine écrit les paroles pendant son trajet quotidien entre Genève et le CERN, dans le bus 56. Pas besoin d’un studio perché au sommet d’une tour : un carnet, des notions de physique et un peu de temps entre deux arrêts font l’affaire. Les paroles évoquent notamment les protons, le champ de Higgs, la matière noire et l’antimatière. Le vocabulaire est costaud, mais l’ambition est limpide : donner une idée de ce que les physiciens espèrent apprendre grâce au LHC, sans transformer la vidéo en cours du soir avec transparents.
Pour tourner, l’équipe obtient l’autorisation de filmer dans les cavernes expérimentales et les tunnels du CERN. Des collègues prêtent main-forte comme danseurs et cadreurs. L’étudiant en linguistique Will Barras s’occupe du beat et du mixage. Autrement dit, ce clip ne sort pas d’un grand plan marketing avec budget à six chiffres : c’est un projet bricolé avec les moyens du bord, mais avec accès à des décors que peu de rappeurs peuvent revendiquer.
À l’image, le contraste fait le travail. D’un côté, une infrastructure gigantesque, toute en métal et en tuyaux ; de l’autre, des chercheurs qui bougent au rythme du morceau. La vidéo ne prétend pas faire du CERN une boîte de nuit. Elle s’amuse plutôt à prendre la majesté de la science très au sérieux… et le rap assez librement. Le résultat a le charme particulier des bonnes idées qui n’ont pas demandé la permission d’être parfaitement raisonnables.
Du tunnel au phénomène YouTube
Le clip circule d’abord en ligne, puis bénéficie d’un sérieux coup d’accélérateur lorsque YouTube le met en avant sur sa page d’accueil. CNN s’y intéresse à son tour. Le 18 septembre, le CERN Bulletin annonce plus de 2,5 millions de vues : pour une vidéo de vulgarisation sur les particules élémentaires, c’est un sacré bouchon sur l’autoroute du web.
La réussite tient sans doute à ce mélange peu courant. Le sujet est difficile, mais le ton n’est pas intimidant. La vidéo assume son côté bricolé, déroule ses explications sur un beat et ne demande pas au public d’arriver avec un doctorat en poche. On peut en retenir quelques notions, ou simplement se dire qu’on vient de regarder des scientifiques danser dans un tunnel à 100 mètres sous terre. Dans les deux cas, le clip a accroché l’attention — ce qui, pour de la vulgarisation, est déjà une belle performance.
Le Large Hadron Rap a aussi quelque chose de touchant dans sa fabrication collective. Kate McAlpine porte le projet, Will Barras construit l’accompagnement musical, les collègues assurent les apparitions et les prises de vues. Le CERN, qui travaille d’habitude à mesurer des phénomènes minuscules avec des instruments monumentaux, se retrouve avec une vidéo qui circule à une échelle nettement moins contrôlable : celle du bouche-à-oreille numérique. La physique des particules venait de trouver un nouveau canal de diffusion, et il avait une ligne de basse.
La vulgarisation en blouse et en baskets
Ce rap appartient à une famille de chansons de science qui ont choisi la porte de côté plutôt que l’amphi. Au CERN, la musique n’est d’ailleurs pas une intruse : le groupe parodique Les Horribles Cernettes y existe depuis bien avant le clip. Elles accompagneront même McAlpine lors d’une prestation en public à la fête ATLAS, en octobre 2008. Voilà qui rapproche les traditions du laboratoire et de la scène : blouses, refrains, et probablement une logistique de sonorisation qui demanderait son propre comité.
Dans ce registre, le Large Hadron Rap reste un objet à part : ni chanson de variété oubliée, ni jingle institutionnel tout lisse, mais une vidéo de vulgarisation qui assume ses rimes et son enthousiasme. Elle rappelle qu’expliquer n’oblige pas à parler comme un manuel. Et qu’un accélérateur de particules de 27 kilomètres peut, au moins le temps d’un clip, partager l’affiche avec un beat et quelques pas de danse.
Le morceau ne transforme pas tout le monde en spécialiste du boson de Higgs. Ce n’était pas le contrat. Il fait mieux que beaucoup de brochures : il donne envie de regarder, d’écouter et de poser une question. Pour un rap né dans le sillage du démarrage du LHC, c’est déjà une collision réussie entre savoir-faire scientifique et joyeux sens du décalage.



